Article de David Dessers (Vrede vzw / Coalition belge contre les armes nucléaires)
À l’initiative du président français Macron, on s’efforce de mettre en place un « parapluie nucléaire » européen sous le prétexte de la « dissuasion avancée ». Ce parapluie ne remplace pas la coopération nucléaire au sein de l’OTAN et il ne s’agit pas non plus d’un arsenal européen commun d’armes nucléaires. La France dispose aujourd’hui de sa propre « force de frappe », composée d’environ 300 armes nucléaires. Macron souhaite désormais examiner comment, grâce à la coopération européenne, cette force de dissuasion française pourrait également être mise au service de l’Europe. Quoi qu’il en soit, cela revient à marquer le début d’un nouveau « printemps nucléaire » et cette dissuasion nucléaire européenne accroît considérablement le risque d’une dangereuse escalade nucléaire.
En janvier 2025, après le début du deuxième mandat de Donald Trump aux États-Unis, les appels en faveur d’une autonomie stratégique européenne et d’une force de frappe nucléaire propre se sont rapidement multipliés. L’attitude de Trump, jugée peu fiable – notamment en raison de sa revendication agressive sur le Groenland – a poussé plusieurs dirigeant·es européen·nes, notamment le nouveau chancelier fédéral allemand Friedrich Merz, à passer à la vitesse supérieure. Lors de la conférence sur la sécurité de Munich en février 2026, Merz a évoqué le caractère incertain des garanties de sécurité nucléaire offertes par les États-Unis face à la Russie avant d’annoncer qu’il avait entamé des discussions confidentielles avec le président français Emmanuel Macron au sujet d’un « parapluie nucléaire » européen.
En tant que fer de lance du projet, Macron a présenté ses plans le lundi 2 mars 2026 à la base militaire de l’Île Longue, près de Brest, en Bretagne. Il y a déclaré que la France souhaitait augmenter le nombre d’ogives de sa « force de frappe » au cours des prochaines années, et ce pour la première fois depuis 1992. De plus, Macron a annoncé la fin de toute communication ouverte sur l’ampleur de l’arsenal français, « afin de ne pas éclairer les ennemis ». Ce manque de transparence rend de fait impossibles le contrôle et le dialogue sur la maîtrise des armements. Par ailleurs, Macron souhaite que soit prêt d’ici 2036 un nouveau sous-marin nucléaire baptisé « Invincible ». L’expansion de l’arsenal nucléaire français s’inscrit dans une tendance mondiale dangereuse où les neuf États dotés d’armes nucléaires s’emploient activement à moderniser et/ou à étendre leurs arsenaux, tandis que les stratégies de sécurité s’éloignent de plus en plus d’une sécurité durable, fondée sur la diplomatie, le contrôle des armements et la réduction des risques.
Pas de » partage nucléaire «
Au moment où Macron a annoncé ses projets concernant une force de dissuasion européenne, huit autres pays en plus de la France avaient déjà annoncé leur implication : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, la Grèce, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique. En mai 2026, la Norvège s’est également jointe à ce groupe. Il est toutefois important de souligner qu’il ne s’agit en aucun cas – du moins sur le papier – de la constitution d’un arsenal européen commun d’armes nucléaires, ni du déploiement ou du stockage permanent d’armes nucléaires françaises dans les pays partenaires.
L’arsenal français resterait sous contrôle exclusivement français et le président Macron continuera à l’avenir de décider en toute souveraineté quand les « intérêts vitaux de la France » — qu’il lie explicitement à la sécurité européenne — sont en jeu et que les armes nucléaires françaises peuvent être utilisées.
En quoi consiste donc cette collaboration ? L’accent est fortement mis sur un dialogue stratégique entre les pays partenaires, accompagné d’échanges d’informations et de renseignements. La « dissuasion avancée » implique également que les partenaires pourraient participer à des exercices nucléaires. C’est lorsqu’il est question de la possibilité d’un stationnement temporaire d’avions de combat français équipés d’armes nucléaires sur des bases aériennes situées dans les pays partenaires, notamment dans le cadre de tels exercices, que cela prend tout son sens. Dans sa forme actuelle, cette collaboration ne relève donc pas du « partage nucléaire », tel qu’il existe au sein de l’OTAN, par lequel des armes nucléaires états-uniennes sont stationnées dans six pays européens (dont la Belgique). Mais cette nouveauté pourrait servir de tremplin vers une dissuasion européenne propre, comme cela a également été évoqué lors de la conférence sur la sécurité à Munich en février dernier, peu avant le discours de Macron à l’Île Longue.
Axe franco-allemand
Ce nouveau principe de dissuasion avancée repose sur un axe franco-allemand solide. Dès le mois de mars, le président Macron et le chancelier fédéral Merz avaient annoncé la création d’un groupe de pilotage franco-allemand sur le nucléaire. À la suite du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026, qui s’est tenu à la base aérienne allemande de Nörvenich, Macron et Merz ont fait le point dans un communiqué. Le groupe de pilotage nucléaire est présidé par le président français et le chancelier allemand, et les ministères des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays en font partie. La France et l’Allemagne affirment ainsi vouloir mettre en place une « coopération stratégique » et une « culture stratégique commune ».
Concrètement, cela signifie que l’Allemagne – un pays doté d’une importante armée conventionnelle mais dépourvu d’armes nucléaires – participera avec ses forces conventionnelles aux exercices nucléaires français. En d’autres termes : la capacité militaire conventionnelle de l’Allemagne sera intégrée dans une stratégie de sécurité commune, dans le cadre de laquelle les ogives nucléaires françaises assureront la dissuasion nucléaire. Il a également été annoncé sans tarder que deux avions de combat français Dassault Rafale seraient stationnés temporairement à la base aérienne de Nörvenich, ce qui constitue la première étape opérationnelle de la coopération stratégique bilatérale. D’autres mesures suivront plus tard cette année, notamment une participation allemande conventionnelle à un exercice nucléaire français.
Cela donne déjà une idée de ce à quoi pourrait ressembler la future collaboration avec les huit autres pays partenaires. Bien qu’il soit clair que l’axe franco-allemand ait jusqu’à présent conduit aux mesures opérationnelles les plus concrètes en matière de « dissuasion avancée » française, le Royaume-Uni constitue un autre partenaire très important – le seul autre pays européen, outre la France, à disposer de son propre arsenal nucléaire.
Dès le 10 juillet 2025, le président Macron et le premier ministre britannique de l’époque, Keir Starmer, ont signé la « Déclaration de Northwood ». Dans ce document, les deux pays déclarent vouloir approfondir davantage leur coopération et leur coordination nucléaires, tout en précisant clairement que leurs forces nucléaires continueront d’opérer de manière indépendante. La Déclaration annonçait également la création d’un « groupe de pilotage nucléaire » franco-britannique. Entre-temps, celui-ci s’est réuni pour la première fois fin décembre 2025. Bien que la Déclaration de Northwood continue de faire quelque peu semblant de respecter le Traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP), elle peut être considérée comme une étape importante vers une dissuasion nucléaire européenne, ce qui va à l’encontre de la lettre et de l’esprit du TNP.
Le front scandinave
En mai 2026, la Norvège a rejoint, en tant que dernier pays à ce jour, l’initiative visant à mettre en place un « parapluie nucléaire » européen. Un déploiement (temporaire) d’avions de combat français équipés d’armes nucléaires à la base aérienne de Bardufoss, dans le nord de la Norvège, signifierait que ces appareils pourraient atteindre la base russe de Mourmansk en une quinzaine de minutes. Il va sans dire que le Kremlin perçoit cela comme une menace très sérieuse.
La Finlande envisage également actuellement de participer à la stratégie française de dissuasion avancée et a d’ores et déjà levé l’interdiction de longue date du stationnement d’armes nucléaires sur son territoire. Si la Finlande – qui partage une frontière de plus de 1 300 kilomètres avec la Russie – se joint à cette initiative, toute la Scandinavie deviendrait soudainement un nouveau front des opérations nucléaires françaises, ce qui modifierait radicalement les rapports stratégiques dans le Nord.
De plus, le Financial Times a révélé, le mardi 2 juin, que les États-Unis prévoient de stationner de façon permanente des armes nucléaires dans d’autres pays européens membres de l’OTAN. Les pays cités sont la Pologne et les États baltes. Le Kremlin ne laisserait sans doute pas cette provocation sans réponse.
Surenchère et escalade
L’Institut suédois de recherche sur la paix (SIPRI) a publié en juin son rapport annuel sur l’état des lieux en matière d’armement, de désarmement et de sécurité internationale. Il décrit comment les efforts déployés depuis des décennies pour réduire tant le nombre d’armes nucléaires que leur rôle dans la politique de sécurité sont aujourd’hui remis en cause. Ce qui a commencé comme un plaidoyer en faveur de l’autonomie stratégique européenne face à un allié transatlantique peu fiable se résume en réalité à une nouvelle course aux armements nucléaires, renforcée, émanant de l’Europe. Une course à l’armement à laquelle répondront inévitablement les deux puissances nucléaires de loin les plus importantes au monde, les États-Unis et la Russie, qui misent déjà pleinement sur la modernisation, la diversification et l’expansion de leurs arsenaux. Sachant que la nouvelle génération d’armes nucléaires est plus facile à déployer que ses prédécesseurs, cette course à l’armement augmente considérablement le risque d’une escalade nucléaire.
Au lieu de contribuer à un « parapluie nucléaire » commun, nous attendons du gouvernement belge et de l’Union européenne qu’ils se fassent les défenseurs d’un désarmement mondial accru et du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN/TPNW). Ce traité des Nations Unies est entré en vigueur le 22 janvier 2021 et a depuis été signé par 100 pays et ratifié par 75 pays. Et pour finir, voici encore ceci. Le plaidoyer en faveur de la dissuasion nucléaire européenne repose souvent sur l’idée que, dans un monde de plus en plus agité, les démocraties européennes ont droit à la sécurité et à la stabilité. Mais il se pourrait bien qu’en France, lors des prochaines élections présidentielles d’avril et mai 2027, le candidat d’extrême droite l’emporte finalement. Que se passera-t-il alors? Allons-nous tous nous réfugier sous l’aile protectrice de Mère Le Pen?
Le 26 septembre, à l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires, la Coalition belge contre les armes nucléaires (BCK) organise une journée d’action à Bruxelles afin d’attirer l’attention sur la nécessité de redoubler d’efforts en faveur du désarmement nucléaire mondial. Une action est prévue en matinée, suivie d’une table ronde l’après-midi, axée sur l’organisation-cadre européenne en matière nucléaire. Pour plus d’informations , consultez notre calendrier.

